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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 10:23

Le haïku, genre poétique d'origine japonaise, rencontre un succès certain depuis son adaptation en occident. Les auteurs classiques (Bashô, Issa, Buson, Shiki...) sont connus à travers la traduction de leurs oeuvres en français.

Aussi, la connaissance des difficultés que rencontrent les traducteurs à transposer leurs oeuvres  apparaît comme un plus pour  en saisir l'esprit et donne de l'ampleur à l'appréhension des différentes versions d'un seul poème.

La brièveté du haïku est sans doute trompeuse quand à la facilité apparente de sa traduction: de cette brièveté émane de l'implicite, du "non-dit" qu'il est malaisé et parfois impossible de retranscrire.


D'autre part la langue japonaise possède certaines caractéristiques tel que l'ordre des mots (la langue est une SOV), l'absence de genre et nombre des noms ou la dispensabilité du sujet (elle induit un certain flou) qui rendent la traduction problématique. Ainsi s'imposent des choix au traducteur qui se trouve bien plus dans la situation d'interprète de la voix du poète, de la mise en scène de son oeuvre dans la mesure où il ne trahit pas la pièce.



I- la parole aux traducteurs


A la suite de cette introduction, donnons la parôle aux traducteurs, lesquels nous font part de quelques réflexions très intéressantes sur le sujet (voir leurs ouvrages en fin d'article) :


a- Joan Titus Carmel [1]

# - Une présentation exigente des poèmes :
Pour Joan, la traduction, même la plus fidèle, rendra difficilement compte de tous les aspects formels du poème. Il lui semble donc souhaitable de le lire au moins dans sa translitération (en romaji), même si l'on ne maîtrise pas la langue. Elle attache ainsi du prix au fait de présenter dans un recueil de haïkus la version japonaise, sa translittération et sa traduction. Si la version japonaise respecte le texte d'origine, dans la translittération, c'est la prononciation moderne qui est utilisée.

# - la place accordée aux kirejis :

Joan Titus Carmel observe la place importante qu'occupent les kirejis (interjections ou exclamations particulières) dans la poésie japonaise et dont les plus courants sont "ya", "kana" et "keri". Leur traduction dans la mesure du possible est donc nécessaire: ainsi, "ya" peut se traduire par "oh!, "ah!" et marque l'admiration et l'étonnement, parfois le doute. "kana" agit comme un point d'exclamation et peut parfois se traduire par que, quel, comme..."keri" exprimera le regret, la résignation mélancolique...

# - préserver autant que possible l'ordre des vers :
La langue japonaise étant une langue SOV (subject/object/verb), la place des syntagmes dans une phrase a tendance à s'inverser. L'inversion est donc un problème important dans la traduction de haïkus japonais. Dans la mesure du possible, Joan estime la nécessité de préserver cet ordre afin de percevoir "le lent glissement des mots, la course au calme du poème vers l'instant privilégié de sa chute".

# - des sujets souvent non indiqués et l'absence de pluriels :
Habituellement, le sujet n'est pas indiqué, surtout quand il s'agit de "je" [il est donc implicite].
Le singulier et le pluriel sont rarement précisés : il n'existe pas de genre en japonais et le nombre est quasi-systématiquement omis (celui-ci pourrait être indiqué par un "compteur", mot déterminant le nombre d'objets en présence). Aussi, un code supplée à cette absence permettant de faire référence à "un étang", "une grenouille", "une rivière", "des feuilles mortes", "des oies sauvages" ou "des fleurs de cerisier".

b- Maurice Coyaud [2] [3]

# - Sur la présentation des poèmes:
Maurice Coyaud ne donne pas d'indications à ce sujet - un de ses ouvrages ne présente que les traductions [2] et l'autre  la version japonaise et sa transcription en romajis [2].


# - Ne pas traduire les kirejis:
Ces kirejis, ou mots de césure, ont une valeur émotionnelle qu'une traduction serait incapable de rendre entièrement (par un ah!, oh! et...). Maurice Coyaud s'abstient donc de les traduire. [2]

# - Un principe de traduction, le vers libre pour garder l'ordre des idées:

Maurice Coyaud se fait l'observateur d'un débat qui agite les traducteurs: faut-il respecter ou non l'ordre des mots et le rythme 5-7-5? Il tend plutôt vers la traduction en vers libres afin de pouvoir respecter l'ordre des idées et ensuite conserve si possible le rythme. [2-3]

# - L'ambiguïté recherchée par le haijin , une difficulté pour le traducteur:
Dans la mesure du possible si une "ruse" existe pour exprimer un double sens alors il faut l'appliquer, sinon la prudence est de mise et il sera préférable de renoncer aux seconds sens plutôt que de dénaturer le poème. [2]


c- Alain Walter [4]

# - Une édition exigente en japonais et français:
Alain Walter croit à la nécessité de disposer d'un ouvrage bilingue en japonais et français pour les lecteurs exigents. Les transcriptions calligraphiques semi-cursives (gyôsho) et cursives (sôsho) sont écartées car difficilement compréhensives pour le lecteur japonisant et lui sont préférées les caractères d'imprimerie avec des furiganas afin d'en indiquer la prononciation des caractères.

# - L'importance de la traduction des kirejis:
La traduction des kirejis, appelés "exclamatifs" (kandôshi), conserve son importance chez Alain Walter, lequel les transcrit au moyen de points d'exclamations ou d'interrogations, d'interjections (ah! oh!...), d'adjectifs ("quel...!) ou d'adverbes ("comme...!" ) exclamatifs. La traduction ne peut ignorer ces mots, lesquels marquent le poème - en plus du rythme - d'une accentuation émotive riche de sens.

# - Ne pas chercher à rendre la métrique mais conserver le plus possible l'ordre (syntagmatique) du japonais:

Les différences entre le français et le japonais rendent trop ardue la conservation de la métrique (seule Joan Titus Carmel s'y emploie - avec brio d'ailleurs).
Dans la mesure où cela ne rend pas l'expression confuse ou ampoulée, la conservation de l'ordre permet de "visionner comme un lecteur japonais le déploiement du poème et de lui conserver sa dynamique et l'effet de sa chute".

# - La ponctuation et l'emploi de la majuscule en début de ligne:
Si la poésie japonaise ignore la ponctuation (celle-ci n'aurait été introduite dans la prose nippone qu'à partir du 17e siècle sous l'influence des jésuites), Alain Walter l'emploie dans la traduction car elle aide à conserver la concision de l'original: "une virgule ou deux points éviteront souvent d'avoir recours à une préposition ou à une conjonction de coordination".
La majuscule en début de ligne (vers pour Alain Walter) permet de mieux baliser les frontières de cette unité que l'absence de métrique ne rend plus.



II- La majuscule dans les traductions de haïkus:


La présence de majuscules dans les haïkus en français constitue un des premiers "points d'entrée" de leur traduction. L'existence de différents systèmes de placement des majuscules est dans une certaine mesure le reflet de la polémique tournant autour de la transposition des haïkus (présence d'un vers ou trois).


a- Une majuscule au début de chaque ligne (Maurice Coyaud, Alain Walter):

La majuscule au début de chaque ligne reproduit la convention en usage dans la poésie française. Elle induit une certaine indépendance de ces lignes et conforte l'idée de se trouver en présence de trois vers.

Ses mérites: respecter l'usage français de la poésie formelle, ce qui entre en concordance avec l'esprit du haïku, lequel contient un certain formalisme. Rester logique dans la transposition.
Ses inconvénients: Découper de façon trop abrupte le haïku, lui faire perdre de sa fluidité (voir l'article sur l'écriture horizontale) et rentrer en contradiction avec l'idée que le haïku serait en fait un monostique selon Maurice Coyaud.


b- Une majuscule au début de la première ligne (Joan Titus Carmel):

La majuscule au début de la première ligne s'éloigne partiellement de cet usage. Elle diminue l'indépendance entre chaque ligne et conforte l'idée de se trouver de se trouver en face d'un seul vers...

Ses mérites: apporter un certain compromis entre l'usage de la poésie formelle (la majuscule au début du vers) et l'idée du vers unique, même s'il est proposé sur 3 lignes.
Ses inconvénients: la présentation sur trois lignes avec la majuscule au premier vers apporte une discordance parfois perturbante (ainsi, même si le 2e vers est précédé d'un point d'exclamation, il n'y aura pas de majuscule).


c- Une majuscule en début de chaque fragment phrasé (Dominique Chipot et Makoto Kenmoku):

La majuscule en début de chaque fragment de phrase aborde la convention de la majuscule sous un angle différent, celui du sens du haïku. Elle n'est donc pas systématique et ne se lie pas à l'idée de vers dans la transposition mais de l'interprétation du poème.

Ses mérites: apporter de la fluidité à la traduction, se rapprocher du sens original.

Ses inconvénients: l'absence de systématicité dans la convention (moins aisée à mettre en place) est également troublante pour le lecteur mais sans doute moins que dans le cas d'une majuscule au début de la première ligne.

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Après avoir abordé la traduction de haïkus et ses difficultés à travers les propos des traducteurs et le problème de leur présentation avec la présence de la majuscule, nous examinerons ultérieurement certains points importants tel que l'inversion et les kirejis.

A noter, une présentation et un entretien de Makoto Kenmoku  dans le numéro 18 de la lettre ploc.

[1] "Buson - 66 haiku" aux éditions Verdier.
[2] "Fourmis sans ombre" aux édiions Phébus Libretto
[3] "Tanka, haiku, renga - le triangle magique" aux éditions  Les Belles Lettres
[4] "L'étroit chemin du fond" aux éditions William Blake

Maj/Update: 10/08/2009

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Published by chris - dans Théorie haïku
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commentaires

nekojita 13/02/2010 14:48


des articles de fond et une analyse très intéressante. Pour ma part, j'ai adopté la minuscule en début de ligne, puisqu'en japonais elle n'existe pas. C'est ma transcription.
amicalement,

PS: je devrai venir plus souvent.


chris 13/02/2010 22:19


Pendant mes recherches concernant la traduction des haïkus, je me suis aperçu de différences quant à l'utilisation des majuscules... Un élément apparemment anodin, mais porteur de sens.

Après une discussion avec Dominique, j'en suis venu à l'idée de rédiger une partie de cet article sur la majuscule.

Personnellement, si j'avais tendance à mettre une majuscule à chaque début de ligne, je suis vraiment séduit par l'idée de la majuscule uniquement au début d'un segment.

またいらしゃってください


Camus 10/08/2009 12:53

Bonjour,Vraiment intéressant ce blog ...bonne continuation .Benoit.

chris 10/08/2009 13:14


Bonjour,

Merci pour votre passage ici.

Votr site ouvre l'appétit.


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