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11 février 2007 7 11 /02 /février /2007 14:00
Après s'être interrogé sur la place de la poésie dans un article précédent, nous examinerons les haïku et leur place en France. Cet article doit beaucoup à quelques réflexions initiées sur le blog francophone '"dans le hamac de Tokyo" que je vous invite à visiter et à un échange d'emails avec Ito san .

Si de nombreuses formes poétiques courtes existent au Japon, nous considérerons à l'instar de Philippe Costa, que celles dont nous parlons ici sont le haiku de saison, de circonstance et le senryu.

I- Définition des dictionnaires

Les dictionnaires classiques peuvent donner une première approche de la forme des haiku, de leurs caractéristiques ou corps physique, plus qu'une réelle définition.

Ainsi dans le petit Robert, nous trouvons cette explication lapidaire " poème classique japonais de 17 syllabes réparties en 3 vers (5, 7, 5)" du terme haiku. Certains dictionnaires ajoutent que les haikus parlent de la nature ou des saisons.

En France, beaucoup d'auteurs se contentant malheureusement de cette définition, sont induits en erreur: les poèmes qu'ils concoivent, ne relèvent pas des haikus mais d'une forme poétique brève, sans doute d'une famille proche. En effet, même si cela n'enlève rien à la qualité de leur poème, il ne suffit pas de respecter une stricte observance de la métrique pour réaliser un haiku (voir le commentaire d'Ekuni Shigeru sur la page de Dughal).

La définition du haiku nécessite une approche plus complète du phénomène. Ainsi que le mentionne fort justement Ekuni Shigeru, si la forme du haiku est importante, elle n'en est pas l'élément essentiel, l'esprit du haiku: le sujet traité au travers des saisons ou de la nature considéré comme un medium/media par lequel passe le poète.

II- Une brève histoire du haiku

Les Haiku et Senryû se seraient développés au 17e-18e siècles au Japon. Matsuo Munefusa dit "Bashô" (17e siècle) et Karaï Masamichi Hachiemon dit "Karaï Senryû" (18e siècle) en seraient les pères respectifs.

Une petite recherche étymologique nous apprend que le haiku est né vers l'époque de Bashô au milieu du 17e siècle.

A l'époque on ne parle pas de haiku mais de "haikai-renga" (qui signifie alors "poèmes en chaines") ou "renku" (de Tanka pour Maurice Coyaud). Ces poèmes étaient en général composés de 2 parties, la première étant une strophe de trois vers de 5-7-5 pieds et la deuxième de deux vers de 7-7 pieds.

Les poètes de l'époque avaient déjà pris l'habitude d'extraire les premières strophes (appelées "hokku") de leur contexte et de les publier séparément: ce sont les "haikai-hokku". Elles finiront par obtenir leur indépendance au 19e siècle et être abrégées en "haiku".

III- critères de convergence

Plutôt que de décliner des conditions nécessaires et cumulatives pour pouvoir déterminer ou non la présence de haiku, nous allons reprendre les termes de Philippe Costa pour parler de critères de convergeances permettant de guider le lecteur dans sa reconnaissance (et composition) des haiku:

a) la métrique
Le haiku doit comporter dans tous les cas 17 pieds (syllabes) composé  de 3 vers de 5, 7 et  5 pieds.
Le senryu par rapport aux haiku de saison et de circonstance possède une plus grande latitude: dans la mesure où le nombre total de pieds (17) est conservé, il est possible de moduler le nombre de vers.

b) le vocabulaire
A l'exception du senryu, le vocabulaire se doit d'être simple (et non pas simpliste).

c) l'autonomie
Le haiku doit se suffire en lui même, c'est à dire ne pas nécessiter d'explication, de titre, etc...  (une réserve doit être apportée aux haikus liés les uns aux autres, sous la forme de recueils, par exemple).

d) le kigo (ou mot de saison) et l'effet humoristique
* le haiku de saison doit comporter un mot faisant référence aux saisons (à ce sujet existent des éphémérides poétiques, voire sur sa page celui de
Mabesoone );

* le senryu doit comporter un effet humoristique.

Et le haiku de circonstance, me direz-vous? C'est selon votre bon vouloir mon bon Monsieur...

Sur la métrique, encore un mot. Tant que l'esprit est là une certaine latitude est accordée au haikaiste dans la composition de son poème, un "joker" selon Philippe Costa: jiamari ("reste de lettres") et jitarazu ("manque de lettres"). Ils signifient que les haiku peuvent respectivement avoir exceptionnellement 18 et 16 syllabes. Attention: ne pas abuser de l'exception à la règle!



IV- La forme courte en occident (France) et son développement

Le poète Yves Bonnefoy , à l'occasion de son discour (FR, JP) lors de la réception du prix Masaoka Shiki en 2000, analyse avec justesse la nature de la forme poétique brève et les raisons ayant freiné son développement en Europe. Bien moins inspirée (et source d'erreurs à mon sens) est son opinion sur le haiku étranger...

Selon Yves Bonnefoy, ce qui caractérise un texte bref est « une capacité accrue de s’ouvrir à une expérience poétique ». Un texte bref se doit de d’être à l’abri de la tentation de prendre du recul par rapport à l’impression immédiate (émotion, intuition, sentiment, perception). Il est ainsi plus naturellement qu’aucun autre en mesure de coïncider avec un instant vécu. Ainsi, si le poète se tourne vers la forme brève, c’est déjà un premier pas vers "ce qui peut être poésie dans notre rapport au monde".

Cette idée va à l'encontre de l'ancienne conception occidentale de tradition chrétienne, qui séparerait l’absolu (la pensée conceptuelle) de la réalité naturelle, l’état du monde (l’instant immédiat, le vécu). La tradition occidentale a donc longtemps constitué un frein au développement de la forme brève.

Ce constat de l’influence chrétienne est selon Bonnefoy, révélé par la faible présence de la forme brève dans la poésie française plus centrée sur la valorisation d’une idée brillante (épigramme) ou rejetée car considérée comme mineure (avec des poètes comme "Toulet" qui se considèrent et sont considérés comme mineurs).

Un certain déclin de la pensée chrétienne avec le développement d’expériences poétiques s’attachant aux impressions auraient créé un terrain favorable aux haïku.

A mon sens, le haïku est une forme poétique de l'instant, terriblement moderne pour laquelle les générations actuelles me semblent plus à même de la comprendre et de la pratiquer.

V- Le développement des haïku

"Basho and the japanese Poetical Epigrams" de Basil Hall Chamberlain, édité en 1902, est reconnu comme étant la première étude d'envergure sur le haïku en Occident (1: commentaire).

En France, Yves Bonnefois fait remonter le développement du haïku aux années 50. Le Robert indique que le terme aurait été introduit en 1922. Notons que le premier recueil de haïku en français, "au fil de l'eau" a toutefois été publié en juillet 1903 (2: commentaire).

Depuis, de nombreuses traductions ont eu lieu  et des poètes amateurs se sont essayés aux haïku sans toutefois toujours en comprendre le sens. Le terme haïku, ainsi galvaudé, est parfois utilisé à tord et à travers (voir ci-dessus).

En espérant que cet article aidera à en comprendre le sens, le lecteur pourra se reporter à quelques suggestions de lectures.

La forme courte poétique étant relativement neuve en occident et bien que cela ne soit pas nécessaire, l'apprentissage du japonais peut être un appui utile (comme "faire ses humanités") pour saisir l'essence poétique des haïku: ainsi que le remarque justement Seegan Mabesoone (article du numéro 15 de Mushimegane), si le japonais apparaît comme une langue "sur-mesure" pour le haïku (expressions évocant les saisons, etc...), l'important n'est pas la langue dans laquelle on s'exprime, mais  "l'état d'abnégation dans laquelle se trouve le poète" (état d'inconscience révélant la nature, oubli de soi en tant qu'être humain). "Cet état d'inconscience détermine la qualité d'un haïku, quelque soit la langue choisie pour s'exprimer".

 A vous maintenant!


BIBLIOGRAPHIE:

- Petit manuel pour écrire des haïku, de Philippe Costa aux éditions Philippe Picquier;
- Issa - Haïku, traduit de Joan Titus Carmel, aux éditions Verdier (toutes les traductions de Joan Titus Carmel sont à conseiller);
- Tanka, Haiku, Renga - le triangle magique, de Maurice Coyaud aux éditions les Belles Lettres;
- et d'autres à venir (...).

LIENS
- L'anneau haïku de Marylène;
- Temps libres-free times un site bilingue (FR/AN) sur le haïku porté sur l'international;
- Nekojita, un site très miaouesque (le nouveau site de nekojita: chichinpuipui);
- Mushimegane, un site très intéressant de la revue littéraire Mushimegane sur le haiku, malheureusement non mise à jour depuis 2001;
- un site international sur le haïku;
- une page du site le japon.org sur Sengai;
- un très beau blog: Manteau d'étoiles.

Et pour ceux qui douteraient encore que le haïku puisse fleurir en dehors de la langue japonaise et de la japonitude:
* "Un verre de vin avec Issa: la joie du haïku à la française" de Seegan (Laurent) MABESOONE ; 一茶とワイン―ふらんす流俳諧の楽しみ (issa to wain furansuryu haikai no tanoshimi): est un journal de haiku écrit par un français en japonais (en fait je ne connais pas d'autres écrivains français japonophones). Non encore traduit (ou adapté par son auteur) , mais qui sait... En attendant vous pouvez vous reporter à une présentation du livre par Paulailleurs dans son hamac de tokyo ici.
* Il existerait au moins un haikaiste japonais ayant composé en français: kon shigeyuki (on le retrouvera cité par M Coyaud. Je cherche à trouver un livre de lui, mais sans résultat...)

MAJ/Update: 27/11/2007


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Published by Christian - dans Théorie haïku
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commentaires

Damien Gabriels 09/09/2007 23:37

Bonjour,votre article est intéressant ; je vous rejoins sur le fait que ce n'est pas la métrique qui fait le haïku, mais la conjonction de beaucoup d'autres choses : briéveté, expression d'un moment particulier d'émotion ou d'observation, articulation en 2 parties (opposition/complémentarité/renforcement/etc.), lien à la saison et à la nature, simplicité du vocabulaire, etc.Permettez-moi de vous inviter à un petit (dé)tour par mon site : "Haïkus au fil des jours" :   http://pageperso.aol.fr/damiengabriels/damien-haikus.htmlMerci et à bientôt 

chris 10/09/2007 13:55

Bonjour,Je vous remercie pour votre commentaire.J'ai la sensation que le haïku va au delà d'un poème milimétré mais que l'on ne peut pas s'affranchir complètement de la métrique. La notion reste difficilement saisissable.Votre site est intéressant et riche en renseignements sur l'histoire du haïku français.Cordialement,Chris

Bédédazi 19/01/2007 10:40

Rien à voir avec le haiku, mais merci d'avoir voté pour Bédés sur Over-Blog !

Christian 13/04/2007 13:44

(1) "Basho and the japanese Poetical Epigrams" in The Transactions of the Asiatic Society of Japan de Basil Hall Chamberlain - 1902. Il est à noter un précurseur: William George Aston aurait publié une étude sommaire sur le haïku dans "A history of Japanese Literature" en 1899.(2) Paul louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin, "au fil de l'eau, les premiers haïku français", Ed. Les Milles et une Nuits (n°440)Les informations du (1) ont été reconnues dans (2).

neko 09/01/2007 18:15

Merci pour ton appréciation sur mon site nekojita.
Je te signale juste une erreur. Il ne s'agit pas de Mabuson, mais Mabesoon Laurent, qui était à Paris en novembre pour faire une conférence sur Issa.
amitiés poétiques,
neko =^..^=

Christian 10/01/2007 12:57


Je te remercie pour l'intérêt porté à mon article. Concernant l'auteur, j'ai eu quelques hésitations lors de la rédaction de ce texte: En regardant son nom en japonais (マブソン・青眼) , mon premier mouvement a été de le transcrire en romaji par "mabuson seigan", mais comme l'auteur indique lui même Seegan MABESOONE. Il me semble effectivement plus judicieux d'utiliser le nom de plume utilisé en romaji par l'auteur  lui-même (nom de plume ou vrai nom de famille? Mabesoone sonne-t-il belge ou italien?). Je vais donc modifier l'article en ce sens. Je serais par contre intéressé de comprendre le pourquoi de cette divergeance. J'ai aussi appris trop tard qu'il était venu à Paris pour une conférence à l'espace Bertin Poiré (mon ancienne école de japonais!)... Dommage de n'avoir pu y assister. Y-est-tu allée?

Bédédazi 05/01/2007 22:25

Article très intéressant, j'ai appris des trucs.Si ça t'intéresse, j'ai remis à jour les liens "littérature" (http://bededazi.over-blog.com/article-3235900.html) et il y en a pas mal sur les sites de haikus .Comme j'aime les chats, je me suis permis de rajouter Nekojita que tu cites et que je ne connaissais pas.Et je n'oublie pas : bonne année, meilleurs voeux, bonne continuation pour le blog et ton oeuvre littéraire !

Christian 05/01/2007 23:13

Merci, bonne année à toi aussi. Je suis content que cela puisse intéresser d'autres personnes. Mais attention, cet article représente une opinion personnelle.La rédaction de ces textes me permet de faire des recherches et de mettre en ordre mes pensées sur les haïku.Nekojita est un site agréable et original.En tout cas, si tu veux tu peux proposer tes propres création sur certaines pages internet, notamment  celui de Marylène et du japon.org (forum haiku) par exemple.

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