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14 mars 2007 3 14 /03 /mars /2007 22:33
De quelques considérations sur le haïku à la française:

Au détour d'une discussion sur internet concernant l'engouement  populaire récent pour la culture japonaise en France (& dans le monde), un professeur de la langue de Kawabata, en examinant la soudaine audience de ses cours, y voyait une nouvelle forme de snobisme.

Personnellement, je ne puis stigmatiser une tendance honorable (apprendre une autre langue et une autre culture), quelles que soient les motivations fort variées de cet apprentissage (boboisme, culture pop graphique, cool japan design...).

Cependant cet apprentissage réalisé par des nipponophiles convaincus comporte parfois certains comportements excessifs :
Il semble être considéré comme un "package" où l'apprentissage des mots doit se coupler systématiquement avec l'apprentissage ou du moins la découverte de savoirs ou disciplines culturelles tel que l'art du thé, l'ikebana, le haïku, l'histoire, etc, alors même que leurs pendants européens sont ignorés.

Ainsi, bien que l'apprenant ne s'intéresse pas à la poésie occidentale, il va se piquer d'intérêt pour cette forme brève de poésie. De là naît un paradoxe et un risque de snobisme s'il n'est pas complété par une recherche de la nature de la poésie en Occident tout autant qu'en Orient.

En général l'apprenant ne va pas si loin et est susceptible de se lancer dans la composition sans même chercher à se construire de solides bases dans la métrique, élément essentiel à la maîtrise de la poésie francophone ... Cette absence de compréhension nuit certainement à l'image du haïku à la française à l'étranger et fonde les critiques à dénier le caractère de haiku à ces formes brèves, admirables par ailleurs. En effet, peut-on parler de haïku si le mètre n'est pas respectée (parfois par ignorance de ses règles)?

Enfin, rappelons le, si la langue japonaise est naturellement adaptée pour la composition de haïku, cela ne signifie pas pour autant une incapacité de la langue française pour cette forme poétique.

De quelques difficultés de métrique dans le haïku à la française:

Si l'on regarde la métrique, la composition en français apparaît plus difficile. Il est donc nécessaire d'investir un peu de temps dans l'assimilation de ces règles.

1- De la métrique en japonais

Le japonais est une langue que je qualifierais (de façon impropre, sans doute) de "syllabaire": chaque mot est composé de syllabes bien décomposées (Voyelle ou Consonne+Voyelle) qui se prononcent toujours (il n'existe pas de "caractère muet"). Il n'y a donc pas à apprendre de règles à ce sujet. Si on sait lire le caractère, on peut  facilement compter le nombre de pieds (ou "more") que compte un vers (ou "ku") japonais.

Un son/caractère compte pour un more. Ensuite les points suivants sont à prendre en compte:

 

a) 促音(そくおん soku on):

 

Les mots comportant un petit "tsu"() ont pour fonction de doubler une consonne (kk,ss, ssh, tt, tch, pp). Ces "consonnes sourdes" comptent pour 2 mores.

 

(ex: さっか =3)

 

b) 拗音(ようおん yô on):

 

Les diphtongues, sons composés d'un kana et d'un "petit" ya/yu/yo (ゃゅょ) sont comptées comme un seul more (kya, kyu, kyo =1).

 

(ex: しゅみ=2).

 

c) 長音(ちょうおん chô on):

 

Les voyelles allongées comptent également pour 2 mores.

 

(ex: サービス=4)

 

d) 撥音(はつおん hatsu on):

 

le son 'n (), la nasale, est compté comme un more.

 

(ex: ざんねん=4)



Quelques exemples: nihon (japon) = 3 (ni/ho/n); shashin = 3 (sha/shi/n); byouki = 3 (byo/u/ki); kekka = 3...

2- De la métrique en français

Pour composer en français des poèmes non libres (dont le nombre de vers est imposé, à l'instar du haïku), il faut bien saisir les règles de computation des syllabes. Ces règles sont présentées ci-dessous de façon schématique :

A- Le principe:

Un pied sera composé en principe d'une syllabe (consonne/voyelle prononcée: un son "consonne" et un son "voyelle" ou un son "voyelle" seul).

Par exemple: che, se, tre, e... Ainsi, le mot chat = 1; le mot souris = 2.

B- Les exceptions:


 

a) En fin de vers:

En fin de vers, le "e", même prononcé, est considéré comme un e caduc et subit  donc l'apocope (c'est à dire un amenuisement ou une disparition), de fait il ne compte pas pour une syllabe.

Par exemple: étoile =2 (é/toil') et non 3 (é/toi/le).

 


 

b) Les "e caducs" (ou "e" muets):

 

Ils se prononcent, sauf après (ie/ue) ou avant une autre voyelle.

 

Par exemple: il s'appelle aussi =5 (il/s'a/pell'/au/ssi).

 


c) les "semi voyelles":

Les "semi voyelles" ([j]: y : "ya", "yo"; [w]: "ouate" [ɥ] : "huit") peuvent subir une diérèse (permet de distinguer 2 syllabes) ou synérèse (une seule syllabe). La synérèse ou la diérèse sont un choix du poète, mais la diérèse est plus courante.

Par exemple: lion compte pour 2 en diérèse (li-on) et 1 en synérèse (lion).


d) les liaisons:

Les liaisons doivent être prononcées dans la poésie, même avec un e caduc et peuvent donc avoir un impact sur la métrique.

Par exemple : manges-en compte pour 3 (man/je/zan).


PS: cet article fut rédigé grâce à l'appui d'un article de wikipédia sur la métrique et des informations apportées par Ito san et K de Nagoya. Je suis preneur de toute référence de livre concernant la métrique en français.
Bibliographie: wikipédia, kanji to kana, manuel de japonais classique, haiku nyûmon

Maj/Update: 03/06/2008

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Published by Christian - dans Théorie haïku
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commentaires

selva 24/07/2012 20:49


voici mon haiku:


Ouah ouah ouah le chien (*)
Gron gron gron le gros cochon
Chut chut chut la fleur


(*) ouah fait synérèse^^

plus sérieusement oui, les amateurs n'ont aucune idée de ce que représente en Occident la recherche de maîtrise dans l'écriture poétique. Malherbe disait qu'un poète ayant réussi un bon sonnet
méritait 10 années de repos. Nous sommes loin des vers prosaïques et truffés de bouche-trous (adjectifs) du XIXe je ne cite pas de nom.


Mais le comptage des syllabes, ni en Occident ni en Orient, ne fait pas un poème et moins encore un poète!

chris 24/07/2012 22:43



Bonsoir et merci pour votre passage.


La composition présentée ici pencherait sans doute vers le senryu.


 


Ne connaissant pas Malherbe, je ne pourrais vous répondre à son sujet.


Votre commentaire me semble signifiant en ce qu'en Occident la pratique d'une activité poétique a pour conséquence de révéler un poète. Au Japon (et je me limiterais à ce seul pays de l'Orient
que je connais), la pratique du haïku ne fait pas le poète. En fait ce rapport est très distendu et l'intérêt relatif.


Sur le haîku il faut comprendre qu'il s'agit d'une poésie à forme dite fixe avec ses règles. Celles-ci sont donc indissociables d'un haïku et sa qualité se révèle par le dialogue qu'exerce le
haïjin entre les figures imposées (le rythme, le kigo, la présence d'un ma...) et son univers intérieur/originalité.


Au titre de ces règles vient le rythme, élément essentiel -parmis d'autres - d'un haïku. Il n'est donc pas possible de s'en abstraire. Donc oui, le nombre de syllabes en français a son
importance. Je ne puis vous suivre sur ce point.


Il est à noter que la qualification ou non de haïku à une oeuvre poétique courte n'est pas une critique ni remise en cause de sa valeur, ni de celle de son auteur.


Si cela vous intéresse, je vous suggérerais la lecture de la revue ploc sur le haîku, dont les textes tentent d'apporter des clés aux personnes intéressées par cette discipline.


 


Cordialement,



Kirikino 06/10/2007 08:16

Voilà un éclairage qui complique singulièrement les choses.Mais, à l’avenir, j’essaierai d’en tirer les enseignements.MerciKirikino (http://www.kirikino.biz)

chris 14/10/2007 18:26

Bonjour,Merci pour votre visite.Votre site est alléchant. Attention aux Ours!Cordialement,Chris amateur de miel et de joyeux souvenirs d'hydromel.

Milana 19/09/2007 16:16

merci beaucoup ^ ^pour ce qui est de la métrique, concernant notamment les senryus, j'aime autant respecter la règle du 5 - 7 - 5 pour le moment puisque je débute. Sans doute prendrai-je plus de liberté dans quelques temps mais me connaissant, je suis assez perfectionniste sur les bords donc pour moi, le respect de la métrique est pour ainsi dire crucial, par respect pour la poésie japonaise.vis-à-vis de mon autre blog, mes lectures d'heroïc fantasy, je mettrai la liste prochainement (suis en vacances une semaine dans quelques jours). mais je ne mettrai que les livres que j'ai acheté et non ceux qu'on m'a prêtés ;-)

chris 19/09/2007 18:03

Pour le Senryu, du moment que vous respectez le nombre de 17 syllabes, vous pouvez répartir à votre convenance le nombre de pieds.

Milana 18/09/2007 16:42

merci beaucoup pour ces articles qui éclairent un peu plus sur la construction d'un haïku (je me posais sans cesse la question : dois-je compter cette syllabe ou non ?)à bientôt et bonne continuation !

chris 18/09/2007 19:46

Bonjour,Merci pour votre visite. Je suis allé faire un tour sur votre blog, il est frais et intéressant. Le senryu m'a rappelé des bons souvenirs de lecture. Vous m'avez fait découvrir le lien sur le site de Philippe Costa que je ne connaissais pas... Sur votre autre site quid des lectures d'héroïc Fantasy?Nous suivons sans doute des chemins similaires dans notre recherche des haïku. Aussi, je suis content que cet article ai pu aider quelqu'un d'autre quant à la versification. La méthode de computation des vers amène à se poser la question de son opportunité en haïku français.A ce sujet, je ne crois pas qu'il puisse avoir une réponse tranchée: vous verrez une réflexion un peu différente de la mienne sur le blog de Richard (un manteau d'étoiles) que vous référencez (J'y reviendrais dans un futur post).En dehors des distinctions senryu/haïku (indiquées dans le livre de P. Costa),en japonais, il existe 2 courants: un courant rigoriste - où le respect de 5/7/5 est nécessaire - et un courant libre - où les 17 mores peuvent se répartir à la convenance.En haïku français, lorsque l'on se positionne sur ce courant "rigoriste" les questions se posent:- La transposition de la règle de computation est-elle nécessaire? Dans ce cas, les règles de versification me parraissent importantes.- Dans le cas contraire, doit-on toutefois s'astreindre à des règles de forme?En vous souhaitant bonne continuation pour votre site.

Bédédazi 15/03/2007 01:39

"Engouement récent pour la culture japonaise en France" ???!!!Il me semble que dès sa découverte et l'arrivée de marins, commerçants, diplomates et représentants de l'église, la France (et l'Europe) s'est intéressée à ce pays, inconnu, exotique, etc. (comme pour les autres pays d'Asie).Ensuite le "récent" date quand même de la fin du XIXème siècle !!!Par contre s'il s'agit de la culture populaire contemporaine (cinéma, littérature, manga, animation, culture pop), il est vrai que cela ne fait que 50 à 60 ans (générations d'après-guerre) ce qui est déjà pas mal.Qui dit que l'intérêt pour le Japon est récent ?

Christian 15/03/2007 09:16

Bédédazi,L'engouement dont on parle ici est réellement récent, touche toutes les classes de la population, et comme indiqué dans l'article je me cantonne à la France. D'autres part, il n'entre pas dans mes intentions de remonter jusqu'au "first contact", passage des seigneurs japonais chrétiens à Marseilles (au cours du 17e, je crois), même si le sujet est intéressant.Néamoins pour moins d'ambiguïté, j'ai légèrement modifié mon texte (MAJ 25/03).S'il a existé une vague japonaise au 19e siècle (recherche d'estampes, d'antiquités, courant du japonisme...), cela concernait surtout une élite cultivée (on ne peut pas parler de tendance populaire).Une fois ce courant passé, plus vraiment de grande mode japonaise (à part un "exotisme lointain" qui aurait pu s'appliquer à d'autres pays également) jusqu'à l'époque des années 80: les chiffres de l'augmentation des inscriptions en japonais sont assez parlant sur ce sujet.Entre autre:http://concoursjapon.free.fr/htm/synthese.docOù l'on apprend que le nombre d'apprenant du japonais en France est de 14 445, avec une augmentation de 19,2% en 5 ans.Un extrait:
Mariko OKA-FUKUROI
La Fondation du Japon établit une enquête tous les 3 ans (depuis 2003) sur les établissements où le japonais est enseigné. Le pays d’Europe où le japonais est le plus enseigné est le Royaume-Uni, suivi de la France et de l’Allemagne.
Au Royaume-Uni, les élèves du primaire et du secondaire représentent la majorité des étudiants en japonais, au contraire, en France, ce sont les élèves de l’enseignement supérieur qui sont majoritaires. En Allemagne, de nombreux adultes apprennent la langue japonaise.
Le test d’aptitude du japonais (test statistique) montre que le pays où l’on passe le plus grand nombre d’examen sur le japonais est la France (1 019 candidats par an).
Depuis la création de la Fondation (1972), nous assistons à une grande propagation de la langue japonaise : en 1970, seuls 100 000 étudiants étrangers apprenaient le japonais, dans les années 1990, ce nombre a atteint un million. Aujourd’hui, on compte environ 2,5 millions d’étudiants en japonais.
Chaque année, 350 000 participants passent le concours de japonais (un niveau équivalent à celui du français dans le monde).

Heure - 時間

France - フランス
Japon - 日本