Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 avril 2007 4 26 /04 /avril /2007 23:38
De quelques interrogations sur le kigo dans la poésie japonaise:

Dans cet article de la catégorie "théorie haïku" nous continuerons à explorer les haïku et leur sens: bien que le kigo soit un élément fondamental de cette forme poétique, il existe apparamment assez peu d'informations à ce sujet en français. Ce texte apporte donc plus d'interrogations que de réponses. Si vous avez des compléments ou rectifications à apporter, n'hésitez pas.

Définition du kigo :
Le kigo ou mot de saison (ki: saison; go: mot) est un élément fondamental dans la composition de haïku de saison.
C'est un mot faisant référence à la saison soit de façon directe, soit de façon allusive (Maurice Coyaud - Tanka, Haiku, Renga).

Historique du kigo:
Le haïku sans kigo serait un haïku de situation, sans doute arrivé plus tard. Il est, selon Mabesoone préférable d'insérer un mot de saison dans un haïku qui, sans cela, serait un haïku dit  "mort" composé selon certaines situations, en cas de funérailles par exemple.

Q => depuis quand les règles relatives à la présence formelle d'un kigo dans un haïku ont-elles été établies? Bashô?

Q => La nature est-elle très présente dans la poésie japonaise en dehors du haïku? Trouve-t-on le kigo (ainsi formalisé) hors du haïku?

Concernant la présence des saisons dans la poésie japonaise, un début de réponse est apporté par Jacqueline Pigeot (1): le waka (également appelé tanka) est un genre poétique apparu au 7e siècle duquel est issu le renga, qui donnera à son tour le haïku. Le waka est constitué de règles à l'instar du haïku: 5 vers de 5/7/5/7/7 (c'est à dire 31 pieds) et des thèmes imposés: l'amour, la mélancolie du voyage, les félicitations ou condoléances, certains thèmes religieux, mais surtout les saisons. Ainsi les saisons avec les plantes, animaux, et rites les concernant, font déjà partie de la poésie japonaise depuis longtemps.

Le saijiki:
Les kigos se trouvent rassemblés en recueils appelés saijiki.
En français, il existe peu "d'almanachs ou éphémérides poétiques" disponibles: Une traduction en 4 tome par Alain Kervern (en cours de réédition?) et, sur internet, les pages de mabesoone et ryu yotsuya (page inachevée)...

Q => A partir de quand les saijiki sont-ils apparus au Japon? Autrement dit, depuis quand a-t-on classifié, rangé les kigo? Les saijiki évoluent-ils? Comment?

Sans avoir de date précise concernant l'apparition des saijikis au Japon, Alain Kervern indique que les almanachs poétiques basés sur des calendriers luni-solaires seraient issus de Chine et auraient été introduits au Japon par la Corée. (3)

Sur l'évolution des saijikis, voir les articles suivants.

Classification du saijiki:
La réponse sans doute la plus complète est fournie par Ryu Yotsuya dans son excellente introduction au Saijiki: il contient des mots concernant directement les saisons et également des mots concernant les phénomènes naturels non spécifiquement liés à une saison. Ces derniers sont classés par saisons selon les règles suivantes:

"(1) On le classe dans la saison où il apparaît pour la première fois.

Ex : les hirondelles arrivent au Japon au printemps…

(2) On le classe dans la saison où il apparaît le plus beau.

Ex : la lune est la plus belle en automne quand l'air est sec et clair…

(3) On le classe dans la saison où on en prend conscience le plus facilement

Ex : en automne, les cerfs poussent des cris plus aigus et ils ravagent les récoltes…"


Les kigo se divisent usuellement en 6 catégories selon Ryu Yotsuya: le temps, les astres & phénomènes atmosphériques, les phénomènes de la terre, les activités humaines, la faune et la flore... Sur le saijiki de Mabesoone, nous retrouvons également 6 catégories: moments de la saison, phénomènes météorologiques, paysages, plantes, animaux, vie humaine.

A ce titre, je me demande si le pot au feu en France ne pourrait pas être considéré comme un kigo d'hiver des activités humaines...Du point de vue des français: cela reste un plat d'hiver.

La nature/place du kigo dans le haiku:

Pour M Coyaud, si l'on enlève le kigo (qui prend place en général au dernier vers de 5 pieds du haïku) il ne reste plus que 12 syllabes dans lesquelles le haikaiste insère son message et peut se montrer génial.

Le kigo m'apparaît donc essentiel, d'abords dans ce qu'il n'est pas (un support du message du poète) et dans ce qu'il représente (une référence aux mouvements de la nature, un média qui place l'auteur au sein de ce monde et lui font prendre conscience du passage des saisons, du temps).

Un kigo qui reste aujourd'hui indispensable?

La place du kigo dans le haïku a apparamment été remis en question par certains auteurs japonais tel que ippekiro Nakatsuka (1887-1946). Ce dernier a également fondé le haïku de "forme libre".

Selon Maurice Coyaud (2), le premier a avoir modernisé les haïkus serait Shiki (1867-1902) : il admet la composition de haïku contrevenant à la règle syllabique des 5-7-5, utilise du vocabulaire d’origine occidentale ou chinoise et innove en puisant son inspiration en élargissant les thèmes de composition (vie citadine).

Le haïku moderne doit donc être susceptible d'une plus grande liberté qu'auparavant, mais ce sont, selon moi, dans ces règles justement qu'existe un espace de liberté: la brièveté incite le poète à retrancher, couper, ôter pour ne retenir que l'essentiel d'un instant, et le kigo ajouté insère le poète dans le monde en le reliant à la nature et au passage des saisons.

Q => de nos jours, le kigo?

En tant qu'apprenti haikaiste, il me semble que toute composition se devrait de comporter un kigo (faites ce que je n'ai pas fait). Ce n'est qu'avec l'expérience que celui-ci pourrait être occulté. En principe...


MAJ/Update: 19/07/2007; 12/01/2010
________________________________________________________________________________
(1) Jacqueline Pigeot "questions de poétique japonaise" - PUF - collection: orientales.
(2) Maurice Coyaud "Fourmis sans ombres" - Phébus Libretto.
(3) Le vent du Nord  d'Alain Kervern aux éditions folle avoine.

Partager cet article

Repost 0
Published by Christian - dans Théorie haïku
commenter cet article

commentaires

chichin 28/05/2007 11:43

haïjin ou poète se rejoignent.
La mort est au bout du chemin. Pourquoi ne pas apprécier les herbes et les fleurs qui y conduisent. L'homme a peur de la mort. Au Japon, les conditions climatiques et autre (séisme, typhon, ras de marée, incendie, etc.) ont fait que les humains ont développé cette culture du "hic et nunc", ici et maintenant, c'est--à-dire savoir apprécier l'instant qui passe et accepter que le monde change en permanence (monde flottant "ukiyo"). C'est le haïku. L'homme face à la beauté de la nature.
En Occident, on retrouve le rythme des saisons. Il est important que l'homme reste attaché à la terre qui le nourrit et n'oublie pas d'où il vient.
A chacun de trouver son expression.
un chemin fleuritdes pas s'en vont et viennentici et ailleurs
neko =^..^=

neko 22/05/2007 12:04

Une analyse intéressante du kigo. Il me semble évident de situer le haïku dans la saison où il a été écrit. Ce signifiant est une référence qui fait appel à la culture nippone, mais transposable à notre culture française si l'on écrit en français.
Par exemple si l'on parle de magnolia, de camélia, de jonquilles, tulipes, narcisses, etc (on sait que ces fleurs s'ouvrent au printemps).  Si l'on parle de lagerstroemia c'est l'été. Les feuilles qui tombent sont le symbole de l'automne, la neige de l'hiver. Cela fait évidemment appel à notre connaissance de la flore, que nous avons un peu oublié dans les cités, mais aussi aux conditions climatiques, qui malheureusement changent beaucoup à notre époque : pluie, tempête, sécheresse, grêle, neige.
Mais j'écris aussi des haïkus libres, sans mot de saison, donc moins contraignant. Quoique...
amicalement,
neko =^..^=

Christian 23/05/2007 13:42

Bonjour,Merci pour le commentaire.Il est vrai que nous avons un peu oublié la nature:Lors d'une conversation par blog interposé avec "paul dans son hamac", il notait que "l'on devient haïkaiste lorsque l'on prend compte du passage des saisons". Il me semble qu'un occidental dirait que l'on devient poète lorsque l'on prend compte du temps qui passe (Ainsi Lamartine "ô, temps suspend ton vol (...)").Pour l'occidental, composer des haïku l'oblige à déplacer le lien du poète qui l'unit au temps (la peur de la mort?) vers un lien tenant compte du passage des saisons. Il se met alors à observer la nature, ne serait-ce qu'un peu, et s'insérer dans son environnement. Je trouve cela passionnant. Ecrire ces textes m'aide à définir comment je voudrais composer des haïku, mais je pense qu'au final, quelques soient les opinions que je pourrais développer ici, c'est à chacun de déterminer son style.Et puis, j'aime tes haïku.. pour leur liberté....

chris 01/05/2007 09:58

A noter: actuellement, la page de Mabesoone est indisponible. Définitivement? Si c'était le cas, cela serait vraiment dommage: il existe assez peu de ressources en français concernant les saijiki...

Christian 08/05/2007 17:50

Plus de peur que de mal, la page existe toujours, mais il semble que mon blog ai été modifié. Comment? (spam, virus?). Je remercie Neko qui m'a indiqué le bon lien du saijiki.

Heure - 時間

France - フランス
Japon - 日本